À l'heure où je rédige ces lignes, Stéphane Dion vient de remporter la course à la chefferie du PLC. La surprise est bien sûr grande, la télédiffusion de l'événement nous donnant à voir du suspense, du suspense et encore du suspense. Pour un congrès libéral, avouons que c'est rare! Et la victoire du Dion a quelque chose de troublant...
(Cet ancien prof d'université ayant tout fait pour empêcher le Québec de décider par lui-même de son avenir politique a toujours voilé la faiblesse de ses arguments en faveur de l'unité canadienne par sa virtuosité à interpréter une constitution qu'aucun gouvernement du Québec (péquiste ou libéral) n'a encore signé. La loi sur la clarté pour laquelle il s'est battu repose d'ailleurs sur des présupposés douteux dont celui de la «question claire». (Qu'il s'agisse de rhétorique ou de manque de réalisme politique, affirmer que la majorité des Québécois(es) ont voté en 1995 par rapport à la question inscrite sur le bulletin de vote et non simplement selon le désir ou non de faire du Québec un pays est d'une stupidité profonde: sinon, des indépendantistes radicaux, ne voulant plus rien savoir du Canada aurait voté «Non» pour rejeter cette négociation d'un partenariat que la question impliquait ? des fédéralistes modérés auraient voté «Oui» pensant que ce partenariat n'était en fait qu'une manière d'affirmer que le Québec demeurait canadien ? Les Québécois(es) n'ont pas voté pour la question en 1995, ils ont voté pour des raisons diverses, bonnes ou mauvaises, en fonction de leur désir de rester dans le Canada ou de faire du Québec un pays. Point.) Pas étonnant que Dion ait eu à se boucher le nez pour appuyer la motion sur la nation ! Son discours de victoire fut on ne peut plus prévisible pour le digne fils spirituel de Jean Chrétien qu'il est: le Canada est le plus meilleur pays du monde, le Parti libéral est le seul parti à la hauteur de cette «plus-meilleureté» canadienne, etc.. Je me demande si les délégués libéraux - majoritairement ontariens - croient vraiment regagner des sièges au Québec avec Dion... À mon sens, d'un point stratégique, Ignatieff était plus à même de rallier les fédéralistes mous du Québec qui zigzaguent d'un parti à l'autre...)
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Mais bon, au-delà des questions politiques, ce qui m'a frappé pendant que je regardais la tranmission à Radio-Canada de ce congrès, c'est la place qu'y occupait la musique rock. Comment expliquer le phénomène ? On sait que le rock a souvent servi, surtout dans les années soixante, à exprimer des idées politiques. L'association que l'on a fait entre certains mouvements sociaux (lutte pour les droits civiques, protestation contre la guerre du Vietnam, dénonciation des valeurs bourgeoises, libération sexuelle, etc.) et la musique rock est désormais devenue un poncif. La rébellion symbolisée par le rock aurait donc tout pour répugner aux pouvoirs politiques. Pourtant, dès les années soixante, la musique rock fut l'objet d'une récupération politique:
1) Elvis Presley, figure subversive par excellence dans les années 50, fut présenté comme un modèle pour les jeunes en faisant son service militaire.
2) Les républicains avaient employé pour thème de leur campagne à la fin des années 80, la chanson «Born in the USA» de Bruce Springsteen. Spingsteen est bien sûr reconnu pour son identification au sort des travailleurs étatsuniens, il a le verbe à gauche et ne peut assurément pas être associé à l'idéologie républicaine. Pourtant, sa chanson fut mobilisée au service de la cause de ses ennemis idéologiques.
3) Paul McCarthney et Mick Jagger, symboliquement associés à ce vent de révolte des années 60, ont tous deux été nommés «sir» par la reine d'Angleterre.
Ces exemples de récupération politique sont une conséquence de ce que l'on peut appeler la «canonisation» du rock, phénomène sur lequel je reviendrai. Une hypothèse peut à ce stade être avancé quant à la portée politique réelle du rock: le rock n'aurait en fait aucune portée politique réelle. L'idée que je soutiens, c'est que la signification du rock - comme celle de tout style musical - est contextuelle. J'y reviendrai plus loin.
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Mettons une chose au clair, mises à par quelques réalisations sous Trudeau, le PLC demeure l'incarnation du consensus mou pan-canadien, le parti d'extrême-extrême-centre par excellence. Les libéraux se ventent d'avoir d'être le meilleur compromis entre le NPD et le PC, ayant les valeurs de justice sociale des premiers et la conscience des «règles de l'économie» (notez ici les guillemets) des seconds, mais rarement j'ai eu l'impression que ce compromis donnait quelque chose d'inédit. C'est plutôt le parfois à droite, parfois à gauche: paradis fiscaux d'un côté, mariage gai de l'autre, guerre en Afghanistan d'un bord, rejet de la guerre en Irak de l'autre, etc, etc.. Ce parti a donc quelque chose d'un «jell-o»... Je ne dis pas que ceci est mauvais et condamnable (il est tout à fait légitime que certains se reconnaissent dans cette vision des choses ni à gauche ni à droite), mais assurément, cette absence de mordant n'a absolument rien de «rock» au sens où l'on comprend cette étiquette.
De plus, les taches laissées par le scandale des commandites n'ont sûrement pas contribué à donner au PLC une image de rebelle dans le sens positif du terme. Au-delà de l'image de corruption, c'est celle d'un paternalisme extrême qui émerge. En effet, plutôt que de chercher à convaincre par des arguments ou, encore mieux, par des politiques (comme l'avait promis Jean Chrétien avant le référendum de 1995), les libéraux semblaient, après 1995, tellement sûrs de leur position (s'appuyant sur une supériorité de moins de 1%) qu'ils ont adoptés l'attitude du père achetant son fils rebelle pour le garder tranquille. Or, y a-t-il quelque chose de moins rebelle qu'un père autoritaire ?
Pourtant, on sait que le PLC et la musique pop ont entretenu certaines relations pendant leur histoire. Trudeau avait fréquenté Barbra Streisand au début de sa carrière politique, mais on ne peut pas dire que cette dernière symbolise ce qu'il y a de plus rock. Des artistes comme Robbie Robertson ou Neil Young assument leur «canadienneté», mais si ce n'était du fait que l'on soit au courant de leur origine, presque rien dans leur musique et leurs textes ne fait référence à cette origine (ils me semblent d'abord nord-américain) et on ne leur connaît pas de filliation politique claire (bien qu'une chanson de Young accompagne souvent les manifestations du NPD: «People rocking in the free world», et bien que l'on connaisse les convictions progressistes du chanteur, rien ne nous prouve qu'il approuve cette récupération).
Paul Martin, lors de son passage à la tête du pays, a clairement chercher à capitaliser sur la sympathie que lui a communiqué Bono. Le chanteur de U2 s'est en effet fait l'apôtre de l'engagement humanitaire depuis quelques années et a vu dans le Canada un véritable leader en la matière. Mais il suffit de gratter un peu pour constater qu'il y a plus que la conviction du bien-fondé d'un rôle pacificateur du Canada dans le monde qui est partagée par les deux hommes. On sait que la compagnie de bateaux de Paul Martin, Canadian Steamship Line, profite largement de paradis fiscaux. Martin justifie ce contournement de la fiscalité canadienne en avançant que les compagnies navales, ayant à silloner l'ensemble du globe, ne peuvent s'enraciner comme les compagnies ordinaires (comme si les îles Caïman étaient déracinées !). Peu sont au courant cependant que Bono et son groupe ont les mêmes pratiques que Paul Martin en matière de fiscalité. Jusqu'à tout récemment, l'Irlande constituait un paradis fiscal pour les artistes qui n'avaient à peu près pas à payer d'impôts. Or, le gouvernement irlandais a changé ses politiques il y a quelques mois, question de profiter de ce capital jusqu'alors protégé (le fait que Luc Plamondon ait déménagé en Irlande puis en Suisse récemment paraît louche dans cette perspective). U2, dont la dernière tournée fut l'une des plus lucratives de l'histoire du rock, a donc soudainement décidé de changer le lieu du siège social de sa compagnie, U2 inc., pour déménager à Amsterdam (les Pays-Bas ont les mêmes règles fiscales à l'égard des artistes que celles qui prévalaient en Irlande) et engager le même fiscaliste que les Rolling Stones qui permet à ces derniers de payer moins de 5% d'impôts. Ce cher Bono qui prêche avec ardeur la nécessité d'annuler la dette des pays pauvres apparaît dans cet optique soit menteur soit naïf. En effet, comment les pays riches peuvent-ils abolir la dette des pays pauvres si ce n'est pas en demandant la contribution des membres les plus fortunés de leur population ? Ainsi, Paul Martin et Bono apparaissent encore plus proches qu'ils ne le prétendent...
D'ailleurs, il est drôle d'entendre Paul Martin dire qu'il est grand fan des Cowboys Fringants, comme quoi, malgré les prétentions de pureté de ces derniers, sont tout aussi récupérables...
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Revenons toutefois au congrès du week-end dernier. Tout au long de l'après-midi, la musique rock y a occupé une place de choix. Madonna, U2, les Rolling Stones, Queen et plusieurs autres ont été diffusés. De plus, il y avait carrément un «band» sur scène pour accompagner l'entrée et la sortie de Jean Chrétien et John Turner, venus faire des discours. L'orchestre s'est également illustré lors de la victoire de Stéphane Dion: une série ascendante de triades majeures exécutées sur la guitare électrique et le synthétiseur à une vitesse d'un peu moins de 100 b.p.m. avec une batterie effectuant sur la caisse claire un genre de marche militaire ponctuée de nombreux coups de cymbales. C'est l'effet pompeux de la chose qui était recherché ici, question de bien mettre en valeur la gloire du candidat victorieux.
Mais, au-delà de l'utilisation précise du band rock faite à ce moment précis du congrès, quel rôle joue l'ensemble de cette musique dans un événement de ce genre ? On peut douter du fait qu'une personne comme Lucienne Robillard se sente proche de Madonna... Formulons le problème ainsi:
a) Le rock (Madonna+U2+Rolling Stones+Queen+ n) = rébellion
b) PLC= politiques consensuelles, paternalisme = Non rébellion
c) PLC + rock = ?
Comment le rock peut à la fois être rebelle et non rebelle ?Afin d'expliquer le phénomène, la mobilisation d'une approche sémiologique du rock est nécessaire (le site internet de Philip Tagg comporte un modèle détaillé de cette approche). Le rock fonctionne comme un systèmes de signes qui, mis en relation, forme à nouveau un signe plus global. Ainsi, l'on a pu associé le signifiant «rock» au signifié «rébellion». Or, comme nous l'apprend le linguiste Ferdinand de Saussure, un signe ne peut faire sens qu'en entrant en relation avec d'autres signes. Le signe isolé ne se suffit donc pas, il faut le placer dans un contexte pour qu'il signifie quelque chose. Le philosophe L. Wittgenstein développe une idée semblable, mais d'une manière beaucoup plus puissante lorsqu'il avance que «le sens, c'est l'usage». Ainsi, le signe signifie par rapport au contexte dans lequel il est utilisé. Appliquée au rock, cette idée devient on ne peut plus révélatrice. L'idée selon laquelle le rock puisse d'une certaine manière symboliser la rébellion n'est donc pas sans fondement. Dans certains contextes (par exemple, les années 60), ce serait faire preuve de mauvaise foi que de refuser au rock le statut de signe de rébellion.
Toutefois, le phénomène que plusieurs spécialistes nomment la canonisation du rock transforme en partie le statut de ce signe. Cette expression qualifie la tendance à glorifier les artistes et le répertoire rock, à mystifier ceux-ci. Cet effort de légitimation n'est pas sans fondement. Dans une société socialement stratifiée, les esthétiques musicales apparaissent afin de remplir des fonctions socialement déterminées. L'apparition de la musique rock il y a environ un demi-siècle est assurément liée au contexte social. La distribution du capital culturel n'étant pas sans lien avec celle du capital économique, la musique sert souvent d'espace symbolique où la lutte peut prendre place et le rock participe pleinement de cette lutte. Les musiciens, les producteurs, les fans et, pour une large part, les critiques rock ont pris part à une mouvance en faveur de la légitimation du rock, qu'une certaine élite culturelle méprisait alors.
On ne peut nier l'efficacité du processus de canonisation. L'une des preuves les plus tangibles de cette efficacité est le nombre grandissant de musiciens et d'orchestres oeuvrant dans le cadre de la musique savante qui interprète des arrangements de pièces du répertoire rock. Le London Symphony Orchestra est connu pour ses enregistrements d'arrangements symphoniques des Beatles, des Rolling Stones, de Abba, de Michael Jackson, de Simon and Garfunkel et plusieurs autres. Le réputé Kronos Quartet a enregistré sa version de «Purple Haze» de Hendrix. Plus récemment, j'ai entendu, à l'émission de Christiane Charette, le violoniste Alexandre Da Costa interpréter également une pièce de Hendrix en le présentant comme «un grand compositeur américain». Dans cette perspective, difficile de nier la légitimité acquise par le rock.
Cette canonisation n'est cependant pas sans effets:
1) Elle transforme la fonction symbolique du musicien rock en l'associant à l'idéologie bourgeoise romantique de l'artiste géniale, libre et authentique. Elle opère ainsi une division arbitraire dans la musique populaire entre les artistes rock rebelles et les vedette superficielles divertissantes. Comme si la musique pop dite «commerciale» n'incarnait pas également des valeurs et n'assurerait pas une fonction idéologique elle aussi (pour le pire, mais parfois aussi pour le meilleur) et comme si le rock n'assurait pas également une fonction de divertissement (la nécessité de dépasser l'opposition entre plaisir et rébellion dans notre compréhension de la musique pop est admirablement discuté par Simon Frith dans Performing Rites dans sa réflexion sur les attitudes d'écoute participative et contemplative).
2) Elle permet de dégager le rock de sa fonction d'origine socialement déterminée. Je n'avance pas que ce contexte d'origine serait plus authentique et qu'il ferait l'«essence du rock», une essence qui serait «dénaturée» par la canonisation. Comme je l'ai déjà avancé, une approche sémiologique de la musique considère la musique comme un système de signes dont on ne peut détacher le sens du contexte d'usage. La canonisation rend légitime le rock en le considérant selon une position qui transcende son contexte socialement déterminé d'origine. Pour ce faire, elle n'enlève pas au signifiant «rock» son signifié «rébellion», mais fait de ce signifié un autre signifiant renvoyant à des connotations plus vagues de jeunesse, de renouveau, de fraîcheur. De cette façon, elle masque les revendications politiques concrètes qui lui était associées pour les remplacer par un esprit romantique flou. Ainsi, on peut résumer par ce schéma ce qui s'est opéré:
Signifiant (rock) = Signifié (rébellion)
Signifiant (rock) = Signifiant (rébellion) = Signifié (jeunesse, renouveau, etc.)
3)Elle rend ainsi légitime la récupération des significations du rock dans des contextes parfois contradictoires. En effet, la légitimation rend les signes plus flous en les décontextualisant, rendant ainsi possible leur recontextualisation dans une plus grande variété de contextes. C'est dans cette perspective que l'on peut expliquer la récupération politique d'Elvis, de Springsteen, de McCarthney et de Jagger, que cette récupération soit assumée ou non par les musiciens concernés, la légitimation opérée par la canonisation ayant rendu les signes plus manipulables.
Il en va de même pour l'utilisation du rock lors du congrès du PLC. Le rock signifie encore en partie la rébellion, mais il s'agit d'une rébellion beaucoup plus floue. Placé dans le contexte du congrès du PLC, cette musique devient une partie du décor servant à donner à l'événement un côté plus rebelle, une image de jeunesse, de renouveau sans forcer ses participants à transformer leurs positions politiques. Seul le rock peut avoir cet effet, le rap n'a pas subit encore une telle canonisation et la musique classique connote un élitisme et un temps passé impropre à signifier la fraîcheur. Il est ironique de penser que, malgré le rock, c'est le constitutionaliste dogmatique et peu charismatique qui fut couronné. Le moins rebelle de la gang drapé de sonorités rock... et dire que ça fonctionne!


